
Rencontre avec Richard Ruben: “L’humour, c’est la réalité déformée”
Forest National, tu connais ? Tu connais ? Trente ans après avoir été le premier humoriste belge à fouler cette scène mythique, il y revient plein d’énergie !
Son personnage fétiche? Sûrement Gonzague, un Belge BCBG à la fois agaçant et attachant. Mais Richard Ruben se glisse aussi facilement dans la peau de l’incontournable Jean-Claude Van Damme. Ou encore dans celle d’Adèle. De Donald Trump. De François Cluzet. De… Ça, c’est sur les planches. Mais qui est-il derrière le rideau? Le suuuper sympa quinqua nous reçoit chez lui, à Uccle, pour évoquer les coulisses de sa vie.
Un spectacle générationnel
D’où vient l’envie de revenir à Forest National ? Par nostalgie ?
Je ne suis pas trop nostalgique, en fait. Depuis mars 1995, je me suis produit dans de nombreuses salles belges et étrangères mais je voulais revenir sur le lieu du crime, enfin le lieu du délit d’humour. Un peu comme mon premier rendez-vous d’amour où j’ai flirté avec une grande scène. Ce n’est pas un orgueil mal placé. Je me réjouis de revenir dans ce lieu habité, notamment pour mes imitations de Pavarotti, Måneskin, Bowie. Et puis, pour moi, c’est un nouveau départ. Je suis prêt à attaquer les trente prochaines années!
A quoi peut s’attendre le public ?
Là, je compare un peu le passé de manière très succincte au futur. Le public découvrira mon sens de l’observation sur le monde d’aujourd’hui. Je ne tomberai jamais dans le populisme, le poujadisme réac, du genre «tout était mieux avant». Je vais me moquer des fake news, de l’intelligence artificielle, des crises post-ado… Autour de moi, j’observe des jeunes qui n’ont pas fait leur crise d’adolescence et qui reviennent à 25 ans à la maison avec un chien; on doit envoyer des sms aux ados pour qu’ils viennent à table alors qu’ils sont dans la dans la pièce d’à côté, etc. Nous-mêmes, adultes, on ne s’appelle plus, on se laisse des messages vocaux qu’on écoute en accéléré. On est devenu fous! On n’a plus le temps de rien. L’humour, c’est quoi? La réalité qu’on déforme à peine. J’ai 57 ans, je me moque de moi-même en début de spectacle, de mon faux jeunisme avec mes baskets et mon costume slim. C’est un spectacle intergénérationnel… Bien sûr, beaucoup de gens de ma génération se reconnaissent en moi mais des plus jeunes viennent aussi me voir. Il y a un renouvellement, c’est chouette!
Il y aura Gonzague. Qui a inspiré ce personnage ?
Lors de mes études en sciences économiques à l’Ephec, un gars s’appelait Gonzague. Donc, je n’ai pas dû aller chercher loin! Il arrivait au cours en Golf Rabbit -un des rares qui avaient une bagnole-, il portait une chevalière… Je le croise parfois. Un jour, il m’a dit, en rigolant, que je lui ai pourri la vie. Puis, il a ajouté que cela lui a ouvert des portes! Car quand on lui sort «Gonzague comme Ruben?», il répond «Ben oui, c’est un peu moi». Le personnage de Gonzague a évolué, il est devenu beaucoup plus anarchiste, pas réac, une sorte de Che Guevara moderne. Il dénonce notamment la circulation à Bruxelles. On roule tellement lentement qu’il y a plus de chance de se faire écraser par quelqu’un en trottinette que de trouver une borne électrique… Souvent, Gonzague dit ce que moi je n’ose pas dire sur scène.
Des personnages et sujets d’actualité
Vos sources d’inspiration pour vos spectacles ?
Je suis l’actualité de près. Je mets toujours une info du jour dans mes spectacles. Par ailleurs, j’observe mes amis, ma famille, les jeunes ados de ma compagne… Tout m’inspire! Je prends des notes parfois. J’adore observer la société et je la restitue autrement. Je mets mes angoisses dans mes spectacles: des psys m’ont recommandé de ne surtout pas consulter car sinon je n’aurais plus rien à dire sur scène!
Quelle est votre méthode pour imiter ?
Je m’entraîne ici, chez moi. J’ai suivi des cours de chant, tardivement, il y a dix ans. Mon professeur m’a appris à économiser ma voix et à bien respirer. Puis, mes racines multiples m’ont aidé pour les accents. Et pour m’imprégner d’un personnage, il doit me fasciner. Je ne suis pas du tout un fan de Donald Trump, mais je l’imite parce que c’est un personnage tellement incroyable. J’ai imité Joe Biden devant des Belges, des Français et même des Américains quand j’ai joué à New York en anglais. Ça a fait un carton!
Gonzague m’a dit, en rigolant, que je lui ai pourri la vie mais aussi ouvert des portes!
Des retours de personnalités imitées?
Un jour, dans un hôtel, j’entends Jean-Claude Van Damme s’exprimer en anglais. «Ça y est, il y a un gars qui m’imite imitant Jean-Claude pour attirer mon attention», me suis-je dit. Je me retourne et, en fait, c’était lui en train de téléphoner. On a rigolé et discuté. Une fois, sa sœur m’a confié avoir cru le voir à la télévision alors que c’était moi. Une belle reconnaissance …
Peut-on encore rire de tout?
Au fait, à quand remonte votre première imitation ?
Avec mes parents, fous d’actu, nous écoutions Europe 1 et, dès 5 ans, j’imitais Albert Simon qui présentait la météo, des journalistes et des animateurs. Quand nous allions chez mes grands-parents, je leur proposais, dès 7 ans, un spectacle en fin de repas avec des imitations de Bourvil, Claude François… Et, à l’école, j’imitais les professeurs. J’en garde de très bons souvenirs! Ma mère imitait souvent sa belle-mère ou encore une dame du marché. C’est elle qui m’a transmis ce sens de l’observation et des imitations. Pas mon père. Lui, ingénieur, c’est Mister Bean: il a quitté l’Egypte pour Londres où il roulait en Mini, il a toujours porté des cravates et il est distrait! En tout cas, mes parents m’ont toujours soutenu dans mon désir de devenir artiste.
Comment a évolué votre métier en trente ans ?
Il y a beaucoup plus d’artistes qu’à l’époque. On est tellement nombreux que mon seul concurrent, c’est moi. C’est donc à moi de me débrouiller pour sortir du lot. Dans l’ensemble, les jeunes d’aujourd’hui sont meilleurs en stand-up que nous ne l’étions à l’époque. Pourquoi? Parce qu’on a désormais accès à tous les spectacles, toutes les vidéos, tous les humours grâce à la diversité des médias. L’humoriste Nicolas Lacroix, graphiste au départ, a un talent fou. Je l’ai vu à ses tout débuts, il était frêle mais il y avait déjà un personnage. L’exemple même d’un talent de la nouvelle génération qui montre qu’il n’est pas là par hasard. Je fais beaucoup de plateaux avec des jeunes. Il est temps que j’investisse davantage les réseaux sociaux: je vais nourrir mon Instagram de vidéos car, aujourd’hui, même si vous avez le meilleur spectacle du monde et si vous faites des télés, c’est internet qui dicte la loi. Les jeunes qui marchent sur internet n’ont pas besoin de la télé mais cela leur donne une aura.
Que représente le rire à notre époque?
Je ne sais plus qui a dit «L’humour est la politesse du désespoir» mais moi j’y ajoute «Et le stand-up son défouloir.» Je suis bienveillant. C’est pour ça que je pense qu’on peut rire de tout. La limite, c’est la méchanceté gratuite, la diffamation, l’incitation à la haine…
Richard Ruben
1967: Naissance à Bruxelles
1986-1987: Etudes de sciences-économiques
1990: Premier seul en scène «Starmaniac»
1996: Sort le livre «Gonzague, tu connais? Tu connais?»
2014: Sort le livre «Je vous ai apporté mes bons mots»
2019: Crée le spectacle «En Chanté», toujours en tournée
2020-2021: Chroniqueur sur LN24
Depuis 2020: Chroniqueur aux «Enfants de chœur» (Vivacité)
Un rôle qui colle à la peau
On vous reconnaît dans la rue ?
Dans les supermarchés, les gens me font des clins d’œil et un chef de rayon m’a déjà demandé de faire Van Damme pour pouvoir accéder au lait! L’an dernier, j’étais très en retard à l’enregistrement des bagages à l’aéroport et on m’a laissé passer en échange d’une imitation. Alors, on rigole! Les gens me demandent un selfie, c’est toujours sympa.
En avez-vous assez que votre réplique «Tu connais, tu connais?» vous colle à la peau ?
Vous savez, il vaut mieux avoir marqué les gens par quelque chose que par rien du tout. On me la sort souvent, et même des jeunes générations! Et puis, on me parle de Van Damme.
Comment expliquez-vous être toujours là, après trente-sept ans de carrière?
Il y a quelque chose de très charnel avec le public. Je ne triche pas, je suis sincère. Les gens qui viennent me voir depuis longtemps ont compris que j’étais un universaliste, un homme libre, absolument pas dogmatique, qui n’hésite pas à se moquer du monde dans lequel il vit sans jamais chercher à blesser. Je titille la planète. J’ai toujours le trac de la scène et c’est très bien. Le jour où je ne l’aurai plus, j’arrête! Je ne suis pas blasé. Parfois je me demande si le meilleur ne reste pas à venir…
Et sinon, vous êtes plutôt Gonzague ou Ronny?
J’habite à Uccle, donc forcément… Bah, je suis quand même un peu bobo. De temps en temps, j’aime bien les brunchs, j’adore le sud de la France, l’Italie, la bonne bouffe, l’infotainment, les livres d’Amélie Nothomb… Mais je suis curieux de tout et le fait que j’ai des influences d’origines multiples me rend finalement inclassable. ●
Plus d’infos
« Retour à Forest, 30 ans après », coécrit avec Sam Touzani, metteur en scène. Accompagnement musical de Thom Dewatt. Le 27/3 à 20h, à Forest National, Bruxelles.
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